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Lettre d’un chercheur scientifique au roi Juan Carlos 1er (Rebelion)

21 avril 2012

Cher JUAN CARLOS,

Je m’appelle Alberto Sicilia et je suis chercheur en physique théorique à l’Université Complutense de Madrid. Jusqu’à l’année dernière, j’enseignais à l’Université de Cambridge. J’ai décidé de revenir en Espagne parce que je veux participer au progrès scientifique de notre pays.

Quelques semaines après mon arrivée, j’ai eu ma première grande joie : Francisco Camps obtenait un titre de Docteur cum laude six mois à peine après avoir démissionné de son poste de président de la Generalitat (1). Je lui ai écrit deux lettres pour le féliciter, mais il ne m’a pas répondu. Francisco doit être débordé. Peut-être Amancio Ortega (2) l’a-t-il embauché pour lui faire dessiner sa collection de prêt-à-porter printemps-été.

J’ai fait sauter la deuxième bouteille de champagne lorsque j’ai pris connaissance des budgets généraux nouvellement rendus publics. Les fonds alloués à la recherche scientifique subissent une coupe de 600 millions d’euros. Imagine un instant que nous passe par l’esprit cette idée saugrenue de miser sur la recherche scientifique et imagine que nous finissions par obtenir un Prix Nobel : nous briserions alors l’ordre géopolitique mondial. Car, jusqu’à aujourd’hui, les Nobel scientifiques sont destinés aux Britanniques, aux Allemands, aux Français ou aux Étatsuniens. Nous, nous gagnons les Tours de France, les Roland Garros ou les Champions League. Si nous nous mettions à gagner aussi en sciences, quelle consolation leur resterait-il aux David, Angela, Nicolas et Barack ?

J’ai connu ma troisième et décisive commotion lorsque j’ai appris toute cette histoire à propos de ton safari. Les journaux nous racontent que ça a coûté 37.000 euros, soit l’équivalent de deux années de mon salaire. Nous qui nous consacrons à la recherche scientifique, nous ne faisons pas ça pour l’argent. Lorsqu’ils ont terminé leur thèse de doctorat en physique théorique, quelques-uns de mes camarades sont allés travailler pour Goldman Sachs, J. P. Morgan ou Google. Lorsque je suis revenu en Espagne, j’ai compris que nous traversions une situation économique compliquée. C’est pourquoi j’ai accepté de travailler avec beaucoup moins de moyens que ceux qu’on m’offrait à Cambridge et pour un salaire inférieur à celui que je percevais lorsque j’étais étudiant en première année de doctorat à Paris.

Juan Carlos, il faut que je te dise merci. Ton aventure au Botswana m’a permis de comprendre définitivement la nature de ce pays où je suis revenu.

Me voici revenu dans un pays où le Chef de l’État s’en va chasser des éléphants pendant que des millions de gens sont au chômage. Me voici revenu dans un pays où le Chef de l’État se fait implanter une prothèse de la hanche, dans une clinique privée, pendant que des milliers de nos compatriotes doivent attendre durant des mois pour subir cette même intervention. Me voici revenu dans un pays où le Chef de l’État part en vacances dans un jet privé pendant qu’on liquide les aides aux personnes handicapées.

Si je m’en vais ailleurs pour poursuivre mes recherches ce ne sera pas une perte très grande pour l’Espagne. Je ne suis nullement le nouvel Einstein de ma génération. Mais je suis désespéré quand je pense à tous ces jeunes physiciens de ma génération qui sont déjà des références mondiales dans les meilleures universités. Beaucoup d’entre eux rêvaient de revenir un jour en Espagne. Nous avions là, enfin, la possibilité de changer la maigrelette tradition scientifique de notre pays. Ils ne reviendront jamais.

Nous avons fait de l’Espagne une grande réserve de chasse, mais, ici, on ne chasse pas les éléphants ni les perdreaux, mais les chercheurs. Encore un peu de temps et nous pourrons adresser une demande de subvention à la WWF pour la sauvegarde de notre espèce en voie d’extinction.

Permets-moi, pour finir, de te poser une question qui me turlupine. En Afrique, il y a des centaines de jeunes Espagnols qui travaillent en tant que coopérants et membres de diverses ONG. Ces jeunes hommes et ces jeunes filles acceptent de vivre durement et loin de leurs familles parce qu’ils veulent aider à soulager la souffrance humaine et construire un monde plus décent. Si tu avais tellement envie d’aller visiter l’Afrique, pourquoi n’es-tu pas allé donner une accolade à ces jeunes Espagnols et leur dire combien nous sommes fiers d’eux ?

Juan Carlos, dans ton dernier discours de Nouvel An, tu as déclaré solennellement que « nous tous, mais surtout nous, les personnes qui avons des responsabilités publiques, nous avons le devoir d’avoir une conduite irréprochable, un comportement exemplaire ». Alors je te demande : si tu avais déjà en tête l’idée d’aller, quelques mois plus tard, chasser l’éléphant, pourquoi donc tu ne la fermes pas ? (3)

Rebelión http://www.rebelion.org/noticia.php?id=148275

Traduit par Manuel Colinas Balbona pour Le Grand Soir

Notes :

(1) – La Generalitat de Catalogne (Generalitat de Catalunya, en catalan) est l’organisation politique de la communauté autonome de Catalogne. (Wikipedia)

(2) – Amancio Ortega : L’homme le plus riche d’Espagne,… Le patron d’Inditex, qui exploite Zara, Massimo Duti, Bershka et Zara home, pour ne citer que les plus célèbres, est à la tête du troisième plus grand groupe textile du monde. (Wikipedia)

(3) – Rappel de la célèbre et insolente apostrophe adressée par le roi Juan Carlos Ier d’Espagne, le 10 novembre 2007, à Hugo Chávez, président du Venezuela, au sommet ibéro-américain qui se tenait à Santiago du Chili. « ¿ Por qué ne te callas ? » Pourquoi ne la fermes-tu pas ?

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