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La lutte contre la ségrégation à Bogota

Le séminaire “la lutte contre la ségrégation à Bogota” du 14 août  est organisé conjointement par le Bureau pour la planification urbaine de Bogota et l’Université nationale, et compte le soutien de l’ambassade de France en Colombie (1).

“Faire de la sociologie suppose toujours de construire un point de vue sur la réalité sociale, donc de prendre une position politique. De plus, en ce qui concerne les cités, la récurrence des émeutes depuis trente ans montre à l’évidence la nature politique de la question”: Didier Lapeyronnie, sociologue, professeur à l’EHESS (Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociale) et à l’Université de la Sorbonne-Paris IV, est l’invité principal à Bogota ensemble de Sean Reardon, professeur à l’Université de Stanford (États-Unis).

Le capital réalisé au cours des dernières années que l’accès aux biens et services publics de ses habitants est amélieré ainsi considérablement, la ségrégation des citoyens a diminué globalement de 11% entre 2007 et 2011.

Les progrès dans la réduction de la ségrégation dans l’accès aux biens et services est que, ces dernières années, la ville concentre disposition de 85% des établissements comme les écoles, les hôpitaux ou les scénarios pour les loisirs et le sport dans le plus pauvres. Il explique l’étude «ségrégation socio-économique dans l’espace urbain Bogota», qui Gerardo Ardila, le Secrétariat de planificationurbaine de Bogota, a présenté dans le séminaire.

«Cités», «banlieues», «zones urbaines sensibles» en France, «favelas» en Brasil, «sectores marginales» en Colombie… Ces territoires que l’on ne sait plus nommer ont subi bien des transformations depuis trois décennies: paupérisation, ségrégation urbaine et ethnique, expansion des économies souterraines, durcissement des rapports avec les institutions. Les émeutes et les violences viennent régulièrement révéler les limites de l’action publique. Il est nécessaire d’inventer une «politique des banlieues» s’appuyant sur la force des quartiers, sur le dynamisme des acteurs, les femmes, la jeunesse. Lutter contre le chômage et la délinquance est une nécessité; mais l’intégration politique doit être la priorité. Il est urgent que les habitants deviennent des citoyens à part entière, c’est-à-dire des acteurs de la vie démocratique.

La ségrégationde l’enfance de rue dans les métropoles contemporaines

C’est impossible d’oublier la ségrégation des enfants en situation de rue.

Une lettre ouverte au Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l’Homme, madame Navanethem Pillay, signée par 74 experts du monde académique et de la société civile du monde entier, se démarque et propose une méthode nouvelle.

La lettre, réalisée avec la contribution de 74 experts du monde entier, grâce à la coordination de Cristiano Morsolin pour l’Amérique latine, et de Antonella Invernizzi et Brian Milne pour l’Europe, l’Afrique et l’Asie, exprime dès son début un souci: “Nous avons examiné les documents et le matériel présentés sur le site Internet et nous croyons qu’il est nécessaire de créer un échantillon plus ample et mieux structuré de ces connaissances, afin de soutenir et promouvoir des politiques correctes et efficaces ainsi que des actions pour promouvoir les droits des enfants qui travaillent et/ou vivent dans les rues; nous remarquons l’absence de certains aspects qui requièrent davantage d’approfondissements, comme par exemple l’importance de reconnaitre les droits économiques, sociaux et culturels (DESC) des enfants et des adolescents” (2).

“La construction d’un cadre de référence adéquat serait possible au moyen d’un réseau d’experts (provenant, par exemple, du monde universitaire, des associations spécialisées de la société civile et des agences Onu) qui travaillent ensemble. Dans les années 1990, ce dialogue a été conduit par le Groupe de travail international sur le travail des mineurs (IWGCL). Il faut poursuivre dans cette direction” soutient Invernizzi et Morsolin, promoteurs de la lettre ouverte (3) signée parGerardo Ardila, le Secrétariat de planification urbaine de Bogota (4).

Entretemps, en Amérique latine sont déjà en cours des enquêtes sociologiques spécifiques sur le phénomène des enfants des rues, avec des analyses comparées aux résultats ressortis de pays et contextes socioculturels différents, qui ont souligné les parcours d’émancipation infantile et les bonnes pratiques du Système préventif salésien (5).

«Selon la REDIM, Red mexicana por los derechos de la Infancia – Réseau pour les droits de l’enfance, plus de 1000 enfants âgés de moins de 17 ans sont morts depuis décembre 2006 à cause du climat de violence dans le pays », rapporte en décembre 2010 le quotidien mexicain El Universal (6). Quatre-vingt dix d’entre eux sont morts entre janvier et mai 2010 du fait de la guerre que se livrent l’Etat et les narcotrafiquants.Selon Juan Martín Pérez García, directeur du Bureau des droits de l’enfance à Mexico, les adolescents sont les plus touchés, notamment dans les États de Basse-Californie, Chihuahua, Durango et Sinaloa, dans le nord du pays. Ainsi, en Basse-Californie, entre 2007 et 2008, le taux d’homicides des 15-17 ans est passé de 8,8 pour 100 000, à 24,3 pour 100 000. Juan Martín Pérez a demandé au gouvernement de cesser de « stigmatiser [les jeunes] qui meurent dans la guerre contre le narcotrafic et d’éviter de les associer aux bandes, groupes de tueurs à gages ou autres délinquants » (7).

Les travaux sur l’urbain de Robin Cavagnoud, Pensionnaire IFEA Bolivia, se développent à l’échelle micro des individus, et plus particulièrement des enfants des rues. Il propose une approche du volet social de la métropolisation, qui traite des diverses formes d’urbanisation de la question de l’enfance. La rue est devenue une référence symbolique et un espace central pour la socialisation des enfants au détriment de l’espace agricole traditionnellement associés aux activités des plus jeunes accompagnés de leurs parents dans les régions andines. Dans ce contexte d’urbanisation de la question de l’enfance dans les pays andins, ce thème de recherche se concentre sur l’étude des enfants des rues dans les villes de La Paz, Lima, Bogota et en particulier à partir du concept « d’enfance nomade » dans l’espace métropolitain. La situation au quotidien des enfants et adolescents qui vivent dans la rue se caractérise par une série de régularités comme la rupture des liens familiaux, l’absence d’école, le mode de vie en groupes, les stratégies de recherche d’argent pour l’achat de la nourriture (par le travail informel, la mendicité ou le vol) et la consommation ritualisée d’alcool et de drogues. D’autre part, une lecture biographique du phénomène, basé sur l’histoire de vie des enfants, révèle une sorte de nomadisme entre différents espaces de socialisation comme la famille, le groupe, la rue, le travail, les centres de réintégration, les ONG, l’église et même la famille. Dans cette perspective, la trajectoire sociale des enfant est marquée par une fréquence des événements qui perturbent le cours de leur vie quotidienne et les conduisent à changer d’environnement pour trouver de nouveaux appuis pour assurer leur survie (8).

Une alternative est “Dynamo International”, qui coordonne le Réseau international des travailleurs sociaux de rue et qui agissent sur le terrain auprès de populations variées travaillant et/ou vivant dans la rue (enfants, jeunes, adultes). Le Réseau est actuellement composé de plus de 40 plateformes nationales de travailleurs de rue provenant de pays du Sud comme du Nord. A travers ces nombreux acteurs de terrain, le Réseau a pour but d’augmenter l’efficacité et la qualité des pratiques par le biais de la formation, l’échange et la réalisation d’outils pédagogiques. Il entend également générer une mobilisation internationale afin de construire des réponses structurelles et durables face aux problématiques vécues par les publics rencontrés dans les rues de par le monde (9).

Comparaicon avec la France

Au cours du séminaire de Bogota,  Didier Lapeyronnie  a déclaré que “les quartiers populairesn’existent pas « seuls », en dehors des rapports de pouvoir entre groupes sociaux et urbains, de rapports de classes. Et dans ces rapports, les dimensions symboliques et les représentations sont essentielles. La question de l’image négative est d’ailleurs omniprésente dans l’expérience des gens qui vivent dans les cités et dans leurs propos. Quand ils sont regardés de travers dans les centres-villes, ils finissent par ne plus sortir de leur quartier. Ces images et ces discours négatifs ne sont pas une conséquence du problème mais une de ses dimensions. Par exemple, les émeutes sont constamment considérées comme de la « violence urbaine » ou l’expression de difficultés sociales.Elles se voient déniées toute signification.C’est un peu comme si on nous expliquait que la prise de la Bastille était de la « violence urbaine ». Ces discours et ces images renvoient les gens des quartiers au strict rapport à la norme et refusent de les considérer comme des acteurs ou des citoyens. Le problème n’est pas de dénoncer ces stéréotypes, ce qui serait un peu vain. Il faut comprendre au contraire leur force et leur véracité : le fait qu’ils deviennent une réalité sociale. Les habitants de cités ne contrôlent pas leur image et les mots qui sont utilisés pour parler d’eux. Ils ne sont pas propriétaires des définitions, ce qui contribue à les marginaliser. Le rapport au langage et la difficulté à construire sa propre histoire et à la faire reconnaître dans un langage qui soit le sien sont au cœur du problème. Les gens disent souvent : « je ne peux pas vivre », « on m’empêche de vivre ». C’est pourquoi il nous a semblé fondamental d’en appeler à des politiques d’« empowerment », c’est-à-dire, au fond, à la nécessité pour les habitants de se réapproprier leur image et leur langage pour devenir des acteurs individuels et collectifs”.

Didier Lapeyronnie a publié Ghetto urbain: ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui en 2008 aux éditions Robert Laffont.

Ghetto urbain représente une publication importante pour la sociologie urbaine dans la mesure où son auteur Didier Lapeyronnie y développe son ambition de réhabiliter l’emploi du terme « ghetto » dans le débat sociologique français. En s’opposant explicitement aux travaux de Loïc Wacquant (10), il revendique la pertinence de ce concept dans l’analyse des transformations des espaces populaires les plus ségrégés, à partir d’une enquête de terrain approfondie réalisée à « Bois-Joli », quartier périphérique d’une ville moyenne de l’ouest de la France. En combinant les entretiens individuels et collectifs, le recueil d’histoires de vie et l’observation ethnographique, Lapeyronnie et son groupe de recherche permettent de saisir finement un ensemble de transformations dans les pratiques sociales des habitants de ce quartier, qui montrent qu’un « contre-monde » s’est progressivement et collectivement organisé à l’abri d’un monde extérieur perçu comme hostile et indifférencié. L’auteur se refuse à accorder à Wacquant le privilège de définir l’idéal-type du ghetto : malgré de nombreuses convergences dans leurs observations (11), il veut montrer que la présence marquée des institutions publiques (services sociaux, école, police, justice) au sein de ces espaces ségrégés n’empêche en rien que le « ghetto » s’y développe, et qu’elle en constitue au contraire une des dimensions. Celui-ci correspond à un ensemble de conduites sociales particulières, construit de manière simultanée par la société à travers la stigmatisation et le racisme et par une partie des habitants de ces quartiers, confrontés à une tension insoluble produite par une « intégration » à la fois obligatoire et souhaitée mais impossible à atteindre car refuse (12).

Selon Didier Lapeyronnie “le ghetto n’est pas un lieu, mais désigne une organisation sociale particulière. Il y a plus ou moins de ghetto dans les quartiers, toute la population n’y participant pas. Le ghetto est le produit de rapports de pouvoir, dont la dimension néocoloniale est évidente, qui établissent des formes d’enfermement, de visibilité et d’invisibilité, de séparation et d’articulation spécifiques des dimensions de sexe, de genre et de race. Il renvoie à la dimension raciale, et pas seulement sociale, de la ségrégation et de la discrimination que vivent les gens des cités et du contre-monde qu’ils mettent en place. Pour chacun, le ghetto est à la fois une protection collective et une épreuve ou un handicap dans la vie sociale”.

L’évolution des banlieues depuis le début des années 2000 – “isolement de la population, augmentation d’une violence conflictuelle interne, incrustation de trafics de grande ampleur, rupture de la communication entre hommes et femmes, installation d’une religiosité structurante de la vie sociale, hostilité aux institutions”… – signale la ghettoïsation. Une logique “inséparable du vide politique” dans laquelle est plongée la population de ces quartiers. Or “le ghetto se construit autour de cette absence”, estiment Kokoreff et Lapeyronnie dans le livre « Refaire la cité. L’avenir des banlieues » paru en 2013 (Seuil, La République des Idées). C’est tout l’enjeu de leur réflexion, qui prolonge et synthétise les recherches menées depuis dix ans: “Fabriquer du politique dans ces quartiers, réincorporer les banlieues dans la communauté, refaire la cité.”

L’Observatoire Franco-Brésilien des Villes de Périphérie

Le blog “Anthropologie du présent”, d’Alain Bertho (professeur d’anthropologie à l’Université Paris 8, qui a notamment co-dirigé avec Clémentine Autain et Stéphane Beaud l’ouvrage Banlieue, lendemains de révolte, 2006, Editeur La dispute) procède à la critique des catégories de la mode sociologique: exclusion, ethnicité, politique de la ville…

Alain Bertho a créé l’Observatoire franco-brésilien des villes de périphérie avec son collègue Sylvain Lazarus. Ils dirigent la recherche à Grigny, en région parisienne, et dans la banlieue de Porto Alegre.

En novembre 2008, Amar Henni réunit vingt habitants, autant de filles que de garçons, âgés entre 18 et 25 ans, face à Sylvain Lazarus, anthropologue et sociologue. Le fait d’être acteurs de la recherche et de ne pas en être le sujet les séduit très vite, eux qui sont d’habitude méfiants: «J’ai trouvé ça intéressant de faire une étude sur les comportements du quartier, explique Djibril. Ce sont toujours les gens de l’extérieur qui parlent de nous.» Ils décident d’orienter leur recherche sur cette question : «La loi du quartier protège-t-elle plus que la loi de la République ?» Ils commencent à lister des mots qui pour eux font sens: «confiance», «crainte», «trahison», «respect», et élaborent des sujets qui leur tiennent à cœur: la prison peut-elle être juste? Comment protéger les enfants? Puis les apprentis-chercheurs travaillent sur un questionnaire à l’intention d’autres jeunes mais auquel ils répondent d’abord eux-mêmes: «A ton avis, qu’est-ce qui pourrait réconcilier les jeunes et la police? Pour qui sont faites les lois? Français, ça veut dire quoi pour toi?» (13).

NOTES

(1)    http://www.alainet.org/active/66432

(2)    http://www.infoans.org/1.asp?sez=1&sotSez=13&doc=7633&lingua=4

(3)    www.cetri.be/IMG/doc/Open_Letter_final.doc

(4)    «Alcaldía de Bogotá respalda carta abierta sobre niños/as en calle», por Cristiano Morsolin, Red Voltaire , 2 de septiembre de 2012, www.voltairenet.org/article175698.html

(5)    http://www.infoans.org/1.asp?sez=1&sotSez=13&doc=7902&lingua=4

(6)    Ester Sanchez, ONG: 1,066 menores muertos por narcoguerra,www.eluniversal.com.mx/notas/734147.html

(7)    Niños utilizados por el narcotrafico, Cristiano Morsolin – ALAI agency, july 2011,http://alainet.org/active/48120&lang=es

(8)    http://www.ifeanet.org/ejes/logicas-sociales-metropolizacion.php?idioma=FRA

(9)    http://travailderue.org/fr/info/red/

(10)Voir Loïc Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, Etat, Paris, La Découverte, 2007

(11)Pour une lecture comparée stimulante des deux auteurs, voir Michel Kokoreff, « Ghettos et marginalité urbaine. Lectures croisées de Didier Lapeyronnie et Loïc Wacquant », in Revue Française de Sociologie, 50-3, 2009, pp. 553-572

(12)Clément Rivière, « Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui »,Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2009, mis en ligne le 13 décembre 2009, consulté le 20 août 2013. URL : http://lectures.revues.org/5542

(13)http://berthoalain.com/2010/06/13/article-de-liberation-suur-grigny-et-lobservatoire-franco-bresilien-des-villes-de-peripherie/

 

*Cristiano Morsolin est actuellement opérateur de réseaux pour les droits des enfants à Bogota (Colombie). Il a été éducateur de rue à Palermo (Italie) dans les années 90, coordinateur des programmes sociaux pour l’enfance de coopération internationale à Quito (Equador), Lima (Pérou), Rio de Janeiro (Brésil) dans la dernière décade.

Auteur des notes et des livres sur les droits de l’homme et les mouvements sociaux en Amérique Latine, il est aussi co-auteur du livre en français « Contre le travail des enfants ? Points de vue du Sud », Editions Syllepse-Paris et Centre Tricontinental CETRI-Louvain (Belgique), 2009 (http://www.cetri.be/spip.php?auteur614&lang=fr ).

 

 

22.08.2013

Publié dans Culture et société | Marqué avec

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