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Les mésaventures du sectarisme révolutionnaire. Alain Bihr
Les mésaventures du sectarisme révolutionnaire
Alain Bihr |
29 juillet 2010
En août 2009, Michel Dreyfus – historien et directeur de recherches au CNRS – publiait un important ouvrage: L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe de 1830 à nos jours (Editions La Découverte).
Michel Dreyfus est, entre autres, connu pour deux ouvrages de référence: Histoire de la CGT 1895-1995, Ed. Complexe (1995) et Histoire des assurances sociales (en collaboration) Presses universitaires de Rennes (2006).
Les analyses portant sur le négationnisme propre à une fraction de l’ultra-gauche ne sont pas monnaie courante. D’où l’utilité de la contribution faite par Alain Bihr, datant de 1997.
Pour mettre en mettre en perspective ce texte, il est utile de citer l’ouvrage de Michel Dreyfus. L’auteur indique qu’au début des années 1970: les «animateurs de la Vieille Taupe [un lieu de rencontre d’une ultra-gauche hostile au stalinisme»] découvrent un texte, Auschwitz ou le grand alibi, écrit en 1960 par Amadeo Bordiga (1899-1970).» Ce texte a été publié en français dans Programme communiste, avril-juin 1960.
M. Dreyfus rappelle qu’Amadeo Bordiga a été l’un des principaux fondateurs du Parti communiste italien. «Il en a été exclu en 1926, mais à la différence des trotskistes, il réfute complètement la notion d’antifascisme dans la décennie 1930, durant la Seconde Guerre mondiale et ensuite. Il y voit un mensonge idéologique et politique qui a permis au capitalisme de se maintenir au terme du conflit. Dans ce texte qui va devenir une des références du négationnisme, Bordiga développe deux idées proches de celles avancées jusqu’alors par les antisémites anarchistes et pacifistes. Tout d’abord, il défend une conception purement matérialiste, économiciste, de l’extermination des Juifs par le capitalisme. […] Bordiga ne remet pas en cause la réalité du génocide, mais il l’explique d’une manière purement matérialiste: le capitalisme a condamné à mort des millions d’hommes en les rejetant de la production et les Juifs ont été les premiers visés parce qu’ils étaient devenus inutiles à la bourgeoisie allemande. Dès lors, le génocide ne s’explique pas par l’antisémitisme, mais par les besoins du capitalisme. […] Selon Bordiga, le capitalisme a massacré les Juifs après en avoir tiré toute la plus-value possible. […] Au début des années 1970, à partir d’une relecture schématique de l’œuvre de ce dernier [Bordiga], l’ultra-gauche s’intéresse sur les modalités de passage du capitalisme industriel à un capitalisme financier ; elle estime que cette transformation condamne la petite-bourgeoise à une disparition inéluctable. Le texte de Bordiga entre en résonance avec cette analyse et telle est la raison pour laquelle l’ultra-gauche s’en empare.»
Dreyfus souligne que ce point de vue «essentiellement économiciste» amène à «relativiser la spécificité du nazisme. En privilégiant les facteurs économiques, l’ultra-gauche de La Vieille Taupe reprend à son compte cette vision des choses.» (L’antisémitisme à gauche, p. 231)
La reémérgence, sous des formes plus ou moins déguisées ou sophistiquées, d’une approche économicite de la «destruction des Juifs d’Europe» – pour reprendre le titre de l’ouvrage de Raul Hilberg (Editions Gallimard, Folio, 2006, 3 tomes) – est toujours possible. La critique radicale, justifiée, de l’Etat d’Israël – en tant que pratiquant une politique caractéristique des Etats coloniaux de peuplement – peut nourrir parfois l’antisémitisme, y compris jusqu’à son extrémisme: le révisionnisme et/ou le négationnisme.
Cela est certes tout à fait marginal au sein des mobilisations en Europe, aux Etats-Unis, etc. soutenant les droits historiques et actuels de la population palestinienne. Néanmoins, une piqûre de rappel sur les «mésaventures» d’une fraction de l’ultra-gauche n’est pas inutile.
Le texte d’Alain Bihr retrace un débat qui, pour l’essentiel, est ignoré, par les nouvelles générations. D’où son utilité et son actualité. (Réd.)
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Une étonnante alliance contre-nature
Pour qui tente aujourd'hui de se faire l'historien du révisionnisme et du négationnisme [1], la moindre des surprises n'est sans doute pas de constater le rôle décisif qu'y ont joué certains groupes se réclament de l'ultra-gauche en France [2]. C'est même la spécificité du négationnisme français: dans d'autres pays comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, le négationnisme est essentiellement défendu par des individus, des groupes, des organisations qui se situent dans une filiation ouvertement fasciste.
Au centre de ce dispositif spécifique, Pierre Guillaume, ancien du groupe «Socialisme ou Barbarie» puis de «Pouvoir ouvrier», propriétaire pendant quelques années (1965-1972) d'une librairie du Quartier Latin, La Vieille Taupe, spécialisée dans la littérature révolutionnaire, issue de groupes minoritaires et peu connus. Fondant pour l'occasion une maison d'édition reprenant le nom de son ancienne librairie, ce qui entretiendra une confusion propice à bien des dérives, il va se faire l'infatigable propagandiste des thèses négationnistes défendues par Robert Faurisson, dès qu'elles ont été publiques, notamment après sa tribune dans Le Monde du 28 décembre 1978, intitulée «Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz». Lui seul fera écho aux thèses de Faurisson lorsque celui-ci sera attaqué, en publiant son Mémoire en défense contre ceux qui m'accusent de falsifier l'histoire, au nom de la défense de la liberté d'expression. De même éditera-t-il l'ouvrage de Serge Thion, autre «historien» négationniste, Vérité historique ou vérité politique ?, sans doute la plus importante défense et illustration des thèses faurissonniennes menée à ce jour par un de ses disciples.
A partir du milieu des années 1980, Guillaume va étendre son activité d'éditeur à l'ensemble de la littérature révisionniste et négationniste. Ainsi republiera-t-il certains écrits de Rassinier (Le Mensonge d'Ulysse et Ulysse trahi par les siens), le précurseur direct de Faurisson, jusqu'alors édités par Maurice Bardèche [1907-1998, beau-frère du collaborationniste Robert Brasillach], lequel s'est toujours défini comme un intellectuel fasciste [3]. Il éditera également la traduction d'un grand classique de cette littérature, Le Mythe d'Auschwitz de Wilhelm Stäglich. Entre 1987 et 1990, il publiera même une revue intitulé Annales d'histoire révisionniste, dont la couverture imitera la célèbre revue des Annales de Marc Bloch, dans le but de donner une apparence académique au négationnisme. Au sommaire des huit numéros de cette revue défileront tous les plumitifs du négationnisme français et quelquefois étranger. En 1990-1991, Guillaume tint à nouveau librairie au Quartier Latin, toujours à l'enseigne de La Vieille Taupe, mais il dut fermer boutique face aux protestations du voisinage. Une partie de ses publications finiront ainsi par être diffusées par la libraire Ogmios, spécialisée dans la littérature néo-nazie. La boucle s'est ainsi bouclée et l'âme damnée du révisionnisme d'ultra-gauche a fini par rejoindre ses compagnons de lutte naturels. Rappelons enfin que Guillaume vient de se signaler en publiant, en primeur, le dernier ouvrage négationniste de Roger Garaudy [1913- , une figure prééminente du PCF, expulsé en 1970 ; ce protestant se convertira à l’islam en 1982 et publiera, en 1996, l’ouvrage portant comme titre Les Mythes fondateurs de la politique israélienne].
Entre-temps, sa renommée avait entraîné d'autres éléments de la mouvance ultra-gauche dans son soutien au négationnisme. A commencer par le groupe publiant la revue La Guerre Sociale, dont le n°3, paru en juin 1979, publie un long article intitulé «De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps»: si on y lit notamment que «notre souci n'est pas de démontrer l'inexistence des ‘chambres à gaz’, mais de voir comment s'est établie une vérité officielle et comment elle est défendue» (page 24), la conclusion de l'article, s'appuyant essentiellement sur Rassinier, n'en est pas moins que cette «vérité officielle» n'est en fait qu'un mensonge reprenant et accréditant une rumeur née dans les camps de concentration nazis (cf. pages 29 et 31). A la même époque, ce groupe diffusera sur Lyon un tract prenant la défense de Robert Faurisson, sous le titre provocateur Qui est le Juif ? (sous-entendu: c'est aujourd'hui Faurisson qu'on persécute, mettant sur le même plan les victimes de la Shoah et celui qui nie cette dernière), reproduisant d'importants passages de l'article précédent. En 1981, ce groupe récidive en publiant, sous le même titre De l'exploitation dans les camps à l'exploitation des camps, une brochure qui s'en prend notamment à Pierre Vidal-Naquet, le qualifiant de «Klarsfeld de papier» à la suite de sa critique de Faurisson dans un numéro de la revue Esprit; ainsi qu'une très longue réponse de Pierre Guillaume à la lettre que lui avait adressée un de ses anciens compagnons politiques, lui-même déporté, qui avait rompu avec lui à la suite de son engagement négationniste. Preuve que tous les militants d'ultra-gauche n'ont pas connu la dérive négationniste dont il est question ici, et que celle-ci n'était donc pas fatale.
Parmi les relais ultra-gauches de l'entreprise révisionniste, on comptera également le groupe «Pour une intervention communiste». Dans plusieurs numéros de sa revue Jeune Taupe, il tiendra lui aussi à apporter sa contribution «à la dénonciation générale des mystifications capitalistes, y compris de l'antifascisme en particulier» (n°27, juillet-septembre 1979, page 5), en se faisant le propagandiste des thèses de Rassinier et de Faurisson. Dans un premier temps, son rôle se limitera à citer et commenter les publications de La Vieille Taupe ou La Guerre Sociale. Ainsi publiera-t-elle dans son numéro 31 (avril-mai 1980) le tract Qui est le Juif ? Son originalité se marquera davantage à partir du n°34 (novembre-décembre 1980) qui republiera un article paru avant guerre dans une revue américaine, intitulé «Les chemises brunes du sionisme»; cet article dénonçait la nature fascisante d'une certaine tendance du sionisme de l'époque, regroupée autour d'un certain Jabotinsky, tendance alors qualifiée de «révisionniste» au sein même du mouvement sioniste ! La volonté d'amalgame est manifeste et Jeune Taupe ne s'en cache pas qui déclare à propos de cet article: «Sa publication ne peut pas être séparée de la polémique actuelle sur le phénomène concentrationnaire et la ‘religion de l’holocauste’ et des réactions que celle-ci a provoquées. Toute la presse sioniste (c'est-à-dire à peu près toute la presse !) s'est à l'occasion sentie mobilisée pour se mettre au service de la pire censure au nom des ‘six millions de mort’(!? )» (page 4). L'antisémitisme transparaît clairement dans la reprise de cette vieille lune de l'extrême-droite d'une presse aux mains des Juifs (rebaptisés pour l'occasion «sionistes»). Bien que déclarant ne pas vouloir «prendre formellement parti» sur la question de l'existence d'un génocide, Jeune Taupe affirme que «ce chiffre de six millions n'est certainement qu'une pure fantaisie (et qu'il constitue même une quasi impossibilité matérielle) et que la volonté d’’extermination’qu'il recouvre est très discutable» (page 5).
Ultérieurement, une partie du groupe devait publier une nouvelle revue, Révolution sociale, dans laquelle une rubrique intitulée «Nouvelles du diable» devait revenir régulièrement sur «l'affaire Faurisson» et témoigner d'un engagement toujours plus net à ses côtés. Ainsi lira-t-on dans son premier numéro le sophisme suivant: «même si Faurisson était antisémite, on ne saurait rejeter son travail au nom de cet unique argument. Si Pasteur avait été antisémite, aurait-on pour autant rejeté ses découvertes ?» (page 5). La comparaison de Faurisson à Pasteur donne une idée de la haute considération dans lequel cette «jeune garde» de l'ultra-gauche tenait désormais le premier. Ce qu'un numéro ultérieur de cette même revue, daté de janvier 1983, attestera encore, sous la forme d'un long entretien avec le «professeur accusé de ‘falsification’» (Faurisson n'avait jamais eu le titre de professeur, il était maître-assistant). Dans cet entretien, ses jeunes admirateurs s'inquiéteront même des moyens de l'«aider pour faire face à tous les frais de justice et d'abord pour ceux nécessaires aux recours en cassation» (page 2).
Ces différents groupes, pourtant souvent jaloux l'un de l'autre, ont pour collaboré pour la diffusion des thèses négationnistes. Ainsi les équipes publiant La Guerre Sociale et Jeune Taupe, renforcés pour l'occasion par d'autres groupes de l'ultra-gauche (Le Frondeur, le groupe «Commune de Cronstadt», le «Groupe de Travailleurs pour l'Autonomie Ouvrière », «Les amis du Potlatch»), ont-ils signé et diffusé en commun, à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, lors des manifestations qui ont suivi l'attentat antisémite de la rue Copernic (octobre 1980), un tract intitulé Notre royaume est une prison où l'on pouvait notamment lire: «La rumeur des chambres à gaz, rumeur officialisée par le Tribunal de Nuremberg, a permis d'éviter une critique réelle, profonde du nazisme. C'est cette horreur mythique qui a permis de masquer les causes réelles et banales des camps et de la guerre.» Une véritable injure faite à la mémoire des victimes de la Shoah sur les lieux d'un attentat qui annonçait, pourtant, que d'aucuns étaient prêts à rééditer l'entreprise génocidaire nazie.
En définitive, ces groupes ne furent sans doute pas les initiateurs de l'entreprise révisionniste ou négationniste, mais il est incontestable qu'ils en ont été la médiation la plus active, en dépit du fait qu'ils n'ont jamais réuni à eux tous plus de quelques dizaines de personnes. Ils ont assuré à ces thèses une publicité, non pas tant par leurs revues, à l'audience relativement confidentielle, que par leur tactique de provocation par distribution de tracts. Ces différents groupes ultra-gauches se sont ainsi faits les principaux propagandistes des thèses faurisonniennes, en leur permettant de sortir de la marginalité et de la confidentialité dans lesquelles elles étaient contenues jusqu'alors. D'autre part, ils se sont fait les principaux soutiens de Faurisson lorsque celui-ci a commencé à avoir affaire à la justice. Enfin ils ont apporté à cette entreprise d'extrême-droite qu'est le négationnisme une caution de «gauche», voire une caution «révolutionnaire», en la rendant du coup apparemment présentable, contribuant ainsi à brouiller les cartes, à embrouiller les esprits et à en perdre plus d'un. Jetant par là même la suspicion sur les références révolutionnaires dont ils ont toujours été friands, ils ont contribué ainsi à leur discrédit dans une époque qui aura vu triompher une contre-révolution idéologique aux multiples facettes. Les noms de Marx et de Rosa Luxemburg, les évocations des grands moments de la lutte révolutionnaire du prolétariat (la Commune de Paris, la révolution soviétique, la Catalogne de 1936-37) vont ainsi être mêlés, suprême déshonneur, à cette entreprise de falsification de l'Histoire !
Par quelle perversion politique et intellectuelle des militants de l'ultra-gauche, certains enfants de Mai 68 et des «luttes anti-impérialistes», ont-ils fini par se retrouver au coude à coude avec des vieux routiers de l'extrême-droite ? Comment expliquer une pareille alliance contre-nature ? Commençons par écouter à ce sujet certains des principaux intéressés eux-mêmes [4].
Ecoutons les «repentis» nous interpréter la blague du chaudron !
Car, au fur et à mesure où, dans le sillage de Pierre Guillaume, le révisionnisme et négationnisme d'ultra-gauche dérivaient vers des positions ouvertement antisémites et nouaient des contacts avec la mouvance néo-nazie, certains membres des précédents groupes qui s'étaient engagés dans cette voie allaient reculer devant de pareilles extrémités et déserter le combat négationniste. Si la plupart le firent discrètement, sur la pointe des pieds, pour ne plus faire parler d'eux et tenter de se faire oublier, d'autres, peu nombreux, ont tenu au contraire à s'expliquer sur leur dérive antérieure. Ainsi en a-t-il été de quatre anciens membres de l'ex-groupe éditant Jeune Taupe. A la suite du lapsus de Jean-Marie Le Pen sur le «point de détail» que constituerait l'existence des chambres à gaz dans les camps d'extermination nazie (septembre 1987), ils ont réagi par la diffusion d'un texte d'une douzaine de pages intitulé «Trop, c'est trop !», soi-disant destiné à prendre leur distance avec leur passé négationniste [5]. De manière plus récente, les contributions de Serge Quadruppani et Gilles Dauvé à l'ouvrage collectif Libertaires et ultra-gauche contre le négationnisme6], constituent une tentative du même genre.
Se présentant comme des auto-critiques courageuses et lucides, ces textes s'avèrent à l'examen, pour l'essentiel, des plaidoyers pro domo dont l'incohérence de l'argumentation évoque immanquablement la célèbre histoire juive du chaudron [7]. Ainsi ces soi-disant ex-révisionnistes ou négationnistes nous expliquent-ils simultanément qu'ils n'ont rien fait; mais qu'ils ont eu raison de le faire; et que, pour autant qu'ils aient eu tort, du moins les principes qui les ont inspirés dans cette affaire ont été et restent excellents.
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